Avec le décès d’Adrien Zeller, on n’a entendu qu’un concert de louanges de toute la France sur le président du conseil régional d’Alsace. Si la presse alsacienne quotidienne proche de l’U.M.P. a
fait une hagiographie de feu le président Zeller, le bilan objectif de ses 13 années de présidence reste à faire. Et peut-être aura-t-on besoin du recul des historiens pour le faire justement.
Oui, Zeller était un grand homme politique alsacien. Sinon, il ne serait pas devenu président de la région en 1996, quatre ans après avoir mené une liste qui avait obtenu seulement trois élus aux
élections régionales. C’était un politique fin, rusé, cultivé et tolérant, ce qui est déjà beaucoup. Pour le reste, il faudra relativiser.
Qu’a-t-il fait pour l’Alsace ? En réalité, pas grand-chose, et ce n’est pas entièrement de sa faute. En France, quels sont les pouvoirs d’un président de région ? Bien minimes à côté des pouvoirs
d’un président de Land allemand, de canton suisse, du gouvernement écossais ou de la Generalitat de Catalogne. Le budget de la région Alsace, faut-il le rappeler, est inférieur à celui d’un seul
département alsacien, et moins de vingt fois moindre que celui du Bade-Wurtemberg. Ce budget est issu pour 20% seulement de ressources propres à la région, fiscales notamment, et pour 80% issu de
dotations chichement accordées par l’Etat français. Ce qui fait des régions françaises des naines politiques et financières en Europe, incomparables sur ce point. Dans le domaine de l’éducation par
exemple, la région ne gère que les bâtiments et le matériel des lycées, mais elle n’a aucun droit de regard sur les programmes ou sur la carrière des enseignants, à la différence des régions de
tous les grands pays d’Europe, Russie exceptée. Et les compétences dévolues aux régions françaises datent des lois Defferre de…1982 !
Certes, Zeller le déplorait, il aurait aimé en faire plus. Mais il s’est contenté de réclamer une « décentralisation » bien timide, à côté de ce que ses voisins suisses et allemands peuvent faire.
Il voulait une réforme du système jacobin en douceur, pas à pas, mais cela s’apparentait à du sur-place. En France, Zeller passait pour un révolutionnaire en terme de décentralisation. Mais au
royaume des aveugles, les borgnes sont rois. D’ailleurs d’autres présidents de région sont bien plus régionalistes que lui, comme le Breton Jean-Yves Le Drian, élu par une majorité de gauche qui
comprend des autonomistes de l’U.D.B. Et Zeller, qui parlait toujours d’expérimentation, n’a jamais obtenu les avancées institutionnelles que la Corse avait obtenu en 1990. En Alsace, Zeller avait
une image de régionaliste modéré, centriste et catholique qui remontait à la création de son mouvement « Initiatives alsaciennes » dans les années 70. De 96 à 2004, il a géré la région en
s’appuyant sur une majorité centriste, régionaliste et verte. En 98, il fit même une courte apparition à l’université d’été des autonomistes de R.P.S. à Strasbourg. Mais après 2004, il s’est appuyé
sur la droite jacobine du conseil régional, ce que son adhésion personnelle à l’U.M.P. a confirmé, et ce qui lui a valu une bonne partie des louanges qu’on vient d’entendre.
Une fois ligoté à la tendance « Grossmann » du conseil régional, Zeller s’est montré alors beaucoup moins combatif sur la sauvegarde et la promotion de la langue régionale d’Alsace. Sur ce terrain,
il n’a pas fait ce qu’il aurait pu et du faire, d’ailleurs comme d’autres élus, il n’a pas pris la mesure du formidable déclin de la connaissance linguistique des Alsaciens, ni de ses conséquences
catastrophiques pour l’économie de l’Alsace, que l’on commence à appréhender. Il aurait pu, par exemple, beaucoup plus soutenir l’ouverture des classes bilingues, ou même revendiquer leur prise en
charge par la région.
De même sur le dossier du T.G.V. Paris-Strasbourg, il n’a pas eu la fierté de refuser le racket que Paris exigeait pour faire exécuter une ligne retardée de façon scandaleuse. Quant à la politique
de coopération transfrontalière, ce n’est pas l’Alsace qui a noué les liens les plus étroits avec les pays voisins. C’est la Lorraine, alors présidée par le Parisien Gérard Longuet, qui a créé avec
Sarlorlux l’eurorégion la plus intégrée.
Comme il le disait lui-même, il n’avait pas de « religion », et c’est vrai qu’il n’était pas sectaire. Il était fin tacticien et très intelligent, assez pour se mettre en place et y rester. C’était
aussi un philanthrope, on retiendra enfin de lui qu’il eut l’idée du R.M.I. avant que Rocard ne le crée en 1988.
Fränzi Waag